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Poeme de Jean MOLINET



Le testament de la guerre

La guerre suis en train de mort,
Qui n'attent que à passer le pas ;
Mais conscience me remort
Tant fort que j'en pers mon repas ;
Et pour cause que je n'ay pas
Satisfaict aux miens plainement,
Il me fault, avant mon trespas,
Faire mon petit testament. ...

Je laisse aux abbaïes grandes
Cloistres rompus, dortoirs gastés,
Greniers sans bled, tronez sans offrandes,
Celiers sans vins, fours sans pastés,
Prélatz honteux, moisnes crottés,
Pertes de biens et de bestaille
Et, pour redressier leurs costés,
Sus leurs dos une grande taille. ...

Je laisse au povre plat pays
Chasteaux brisiés, hosteux brullés,
Terres a riés, gens esbahis,
Bregiers battus et affollés,
Marchans murdris et mutillés
De grans cousteaux et de courbés,
Et corbaux crians a tous lés
Famine dessus les gibetz. ...

Je laisse aux jeunes estourdis
En vieillesse peine et tourment,
Qui Bourgs et Chasteaux plus de dix
Ont acquis cauteleusement,
Piteux cris et gemissements,
Gouttes aux mains, bras décroisez,
Et avant leur deffinement,
Le danger d'être racoursez. ...

Je laisse au pillart espillé
La pillade qui va pillant,
Tant qu'ung pilleur l'aura pillé,
Plus gorrier et plus espillant :
S'il est en pillart aggrapillant,
Il pillera sa pillerie,
Et l'autre qui fut espillant
Sera noyé en pillerie. ...

Je laisse aux vueilx souldars sans dens,
Bientaillez d'etre mal souppés,
Lesquels par bien donner dedens,
Ont plusieurs membres decoupez ;
Aucuns ont piedz et poings griffez,
Par approcher les horions,
Et les aultres fort brelaffrez,
Plaindans leurs grandes passions. ...

Je laisse à ceulx qui sans raison
Ont ravy les biens de ce monde,
Vrays heritiers de la maison
De l'ennemy ord et immonde :
Qui sus la pillade se fonde,
Et veult d'aultruy l'argent despendre,
Il se lance en bourbe profonde ;
Cer enfin convient rendre ou pendre.


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